© Le Temps; 2002-10-22

L'héritage photographique de la Mission de Bâle

L'oeuvre missionnaire ouvre un site Web gratuit qui permet d'accéder à une collection unique d'images prises entre 1850 et 1950 en Afrique, en Inde et en Asie. Buts de l'entreprise: faciliter l'accès international aux archives et encourager les nouvelles interprétations des documents historiques.

Photographies de vie traditionnelle au Cameroun, d'un temple à Bornéo, d'une locomotive en Inde, d'une scène d'intérieur en Chine

Luc Debraine

Vendredi dernier, une foule attentive emplissait 1'église libre Elisabethen, dans le centre de Bâle. Elle était venue à l'invitation de la Mission de Bâle, la plus ancienne oeuvre missionnaire protestante d'Europe. La bonne parole apportée ce soir-là était branchée: il s'est agi de l'ouverture d'un site Web (www.bmpix.org) riche de 28400 images en basse, moyenne ou haute définition. Ce sont pour 1'essentiel des photographies noir et blanc prises entre 1850 et 1950 en Afrique de l'Ouest, en Inde, en Chine et en Indonésie. La mise à disposition de ce patrimoine historique n'a pas d'équivalent, d'autant que le site est entièrement gratuit. Crée en 1815, la Mission de Bâle a rapidement eu des antennes en Allemagne, en Alsace, en Autriche ou en Hongrie. Ses terres d'élection étaient le Ghana, le Cameroun, les Etats indiens du Karnataka et du Kerala,la province de Canton et Hongkong en Chine, ainsi que Bornéo. Comme l'action prosélyte était l'objet de fréquentes publications, rapports d'activité et conférences, les missionnaires quittaient la Suisse équipés d'un appareil photo. Les daguerréotypes, plaques de verre ou papiers salés ont été entretenus jusqu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale avant d'etre laissés à l'abandon. La collection, qui comprend au total 50000 images, a resurgi du néant dans les années 80, lorsqu'un des conservateurs du Musée d'art africain de Washington en a suggéré toute l'importance. Un vaste travail d'inventaire, de conservation, de restauration et de copie sur support électronique a dès lors été entrepris. Soutenu par la Fondation Christoph Merian de Bâle, ainsi que par des institutions ecclésiastiques et d'autres mécènes, dont la Fondation Getty en Californie, l'opération a duré une dizaine d'années. Ponctuée par l'ouverture du site Web, elle a coûté 1,2 million de francs.

Pourquoi tant d'effort pour diffuser au loin un patrimoine d'une telle ampleur~ aussi unique soit-il? A un premier niveau, la collection peut intéresser les amateurs de photographies anciennes. Doté d'un solide bagage technique, les missionnaires étaient de bons photographes. S'ils rendaient compte de leur activité pastorale, les Bâlois étaient à 1'évidence fascinés par les territoires inconnus qu'ils apprenaient peu à peu à connaitre, et qui n'avaient souvent jamais été photographiés avant eux. Leurs témoignages s'inscrivent dans 1'époque pionnière de la photo, alors même que ctte technique changeait en profondeur le regard de l'humanité sur le monde. Certains d'entre eux, comme Fritz Ramseyer, actif au Ghana de 1864 à 1908, avaient 1'aisance de photographes professionnels. Il est ainsi possible de puiser dans cette banque d'images pour avoir un tirage sépia d'une scène traditionnelle au Cameroun, d'un temple à Born6o, d'une locomotive en Inde, d'une scène d'intérieur en Chine. La Mission de Bâle interdit toutefois l'utilisation de son fonds dans la publicité, la propagande, ainsi que les publications de "nature raciste ou sexiste".

L'intérêt principal de 1'essaimage des photographies consiste à favoriser 1'échange interculturel. Cette ambition est tout d'abord en phase avec la mission elle-même, désormais intégré dans un réseau d'organisations similaires, toutes intéressées par le dialogue interreligieux et les causes humanitaires. De plus, les archives ont une importance historique, en particulier pour ce qui est de la connaissance de la période coloniale. Les Bâlois admettent que leur entreprise, ne serait-ce que par le choix des critères d'archivage, est frappée d'eurocentrisme. Or, Internet leur permet de lever en partie la difficulté de l'accès international à leurs images. C'est en somme un moyen pratique, économique de retourner les photographies dans les pays où elles ont été prises, les soumettant ainsi à une multipficité de points de vue. Sachant que le savoir historique est de l'ordre du provisoire,la mission ouvre grand la porte aux compléments d'informations, aux corrections, voire aux lectures nouvelles de ses documents photographiques.

Vendredi soir,un historien de l'Université de Harvard, le Ghanéen Emmanuel Akeyampong, a montré combien les archives photo de la Mission de Bâle jouaient un rôle historique de poids dans son pays d'origine, par exemple dans la meilleure connaissance du système esclavagiste. Pour Rahul Mehrotra, architecte à Bombay, les archives bâloises ont "une valeur primordiale, tant les paysages africains, indiens et chinois qu'elles documentent figurent parmi ceux qui changent aujourd'hui le plus rapidement". Et ainsi de suite, en passant par la richesse documentaire des archives sur la naissance du bungalow et de la véranda, aujourd'hui des genres architecturaux universels. La Mission de Bâle attend maintenant que d'autres "interprètes visuels", comme elle les appelle, se présentent aux portes de son site Web.

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2002-10-22